6

 

 

Le surlendemain du mariage de Jason, je me sentais déjà beaucoup mieux. Avoir une mission à remplir, ça aide, or il fallait que je sois chez Taras Togs dès l’ouverture, à 10 heures. Je devais choisir les vêtements dont, au dire d’Éric, j’avais besoin pour le sommet. On ne m’attendait pas Chez Merlotte avant 17 h 30. J’avais donc pratiquement toute la journée devant moi : le bonheur !

— Hé, Sookie !

Nikkie a traversé la boutique pour venir me dire bonjour. Son assistante à temps partiel, McKenna, m’a jeté un coup d’œil en biais, avant de reprendre son rangement. Je suppose qu’elle remettait en place les articles que les clientes avaient déplacés. Les vendeuses semblent passer leur temps à faire ça, dans les magasins de fringues. McKenna ne m’a pas adressé la parole. Sans tomber dans la paranoïa, il m’a semblé qu’elle m’évitait. Plutôt blessant de la part d’une fille que j’étais tout de même allée voir à l’hôpital, quinze jours avant, quand elle s’était fait opérer de l’appendicite. Et je lui avais apporté un petit cadeau, en plus !

— Le secrétaire de M. Nordman, Bobby Burnham, m’a appelée pour m’informer que tu aurais besoin de quelques tenues pour un prochain voyage, m’a annoncé Nikkie d’un ton soupçonneux.

J’ai hoché la tête, en essayant d’avoir l’air le plus naturel possible.

— Style décontracté, ou il te faut plutôt des tailleurs, genre femme d’affaires ?

Elle m’a gratifiée d’un grand sourire purement commercial. Je savais qu’elle se forçait et qu’en fait, elle m’en voulait parce qu’elle se faisait du souci pour moi.

— McKenna, vous pouvez aller poster le courrier, a-t-elle lancé à son assistante, d’une voix qui m’a paru un peu cassante.

McKenna s’est précipitée vers la porte de l’arrière-boutique, le courrier sous le bras.

Je me suis aussitôt sentie obligée de me disculper.

— Écoute, Nikkie, ce n’est pas ce que tu crois.

— Écoute, Sookie, ça ne me regarde pas, a-t-elle répliqué du tac au tac, en affectant un air détaché.

— Je pense que si. Tu es mon amie, et je ne veux pas que tu t’imagines que je pars faire un petit tour avec une bande de vampires histoire de m’amuser un peu.

— Pourquoi, sinon ?

— Je vais être payée pour accompagner une poignée de vampires de Louisiane à un très important congrès. Je suis chargée d’être leur... compteur Geiger sur pattes. De les avertir si on essaie de les gruger, si tu préfères. Je pourrai leur rapporter ce que les humains au service des autres vampires ont en tête. C’est juste pour cette fois, Nikkie.

Je ne pouvais pas être plus explicite. Nikkie s’était retrouvée immergée dans le monde des vampires plus profondément qu’elle ne l’aurait aimé, et elle avait bien failli y rester. Depuis, elle ne voulait plus en entendre parler. Comment l’en blâmer ? Ça ne lui donnait pas pour autant le droit de me dire ce que j’avais à faire. J’avais procédé à ma petite introspection là-dessus, avant même que Claudine ne vienne me mettre en garde, et je n’avais pas l’intention de laisser qui que ce soit me faire la leçon, maintenant que j’avais pris ma décision. Me faire habiller aux frais de la princesse ne me posait pas de problème, bosser pour les vampires non plus... tant que je ne leur livrais pas d’autres humains pour qu’ils les trucident.

D’une voix calme et posée, Nikkie a alors repris :

— Sookie, ça fait des lustres qu’on est copines, toi et moi. On a tout partagé, les bons comme les mauvais moments. Je t’aime beaucoup, Sookie. Je t’aimerai toujours. Mais ça, c’est vraiment un mauvais moment.

La vie n’avait pas été tendre, avec Nikkie, et elle en avait vu de dures. Elle ne voulait tout simplement pas s’en prendre plus qu’elle ne pouvait en encaisser. Elle préférait me lâcher, comme on ampute un membre gangrené. Elle se disait qu’elle allait passer un petit coup de fil à JB, ce soir, histoire de renouer leurs relations charnelles. Et ce serait presque en souvenir de moi.

Étrange épitaphe que ma grande copine s’apprêtait à m’écrire là. Un peu prématuré, peut-être ?

— J’ai besoin d’une robe du soir, d’une robe de cocktail et de quelques tenues plutôt élégantes pour la journée, lui ai-je lancé, quittant le registre personnel pour passer sans transition à l’échange purement commercial.

Je n’allais pas perdre mon temps avec elle. Je ne la laisserais pas me gâcher mon plaisir. Elle s’en remettrait.

Je n’avais pas si souvent l’occasion de m’acheter des vêtements sans regarder à la dépense. J’ai commencé par les tenues habillées, puis j’ai pris deux tailleurs, genre femme d’affaires mais pas trop (je me voyais mal en marine strict), et deux ensembles pantalons. Et aussi des collants et des mi-bas. Et une ou deux chemises de nuit. Et de la lingerie.

Je balançais entre culpabilité et pure et simple délectation. Mes dépenses dépassaient assurément le budget strictement nécessaire à mes « frais de représentation ». Et si Éric demandait à voir ce que j’avais acheté ? Je me sentirais plutôt mal, non ? Mais c’était comme si j’avais été prise d’un accès de fièvre acheteuse. Je dévalisais les rayons, grisée par le plaisir que ça me procurait, mais aussi parce que j’étais en colère contre Nikkie, et pour étouffer la peur que j’éprouvais à la perspective d’accompagner une bande de vampires dans une ville inconnue.

Finalement, avec un soupir de regret, j’ai reposé la lingerie et les chemises de nuit sur leurs étagères. Pas franchement indispensables, hein ? Ça me chagrinait d’y renoncer, mais, l’un dans l’autre, je me sentais plutôt mieux de ne pas abuser. Acheter des vêtements parce que les circonstances l’exigeaient, c’était une chose – un peu comme s’acheter à manger. Mais se payer des dessous, c’en était une autre – un peu comme craquer pour une pâtisserie ou des friandises : bon sur le coup, mais très mauvais pour vous.

Le prêtre local, qui, depuis quelque temps, assistait aux réunions de la Confrérie du Soleil, m’avait dit que se lier d’amitié avec des vampires, ou même travailler pour eux, c’était « une façon d’exprimer une pulsion de mort ». Il m’avait balancé ça entre deux bouchées de hamburger, la semaine précédente. Plantée devant la caisse, pendant que Nikkie faisait joyeusement crépiter les codes-barres de mes coûteux achats – achats qui seraient, justement, payés avec l’argent des vampires –, j’ai médité cette réflexion. Est-ce que j’avais envie de mourir ? J’ai secoué la tête. Absolument pas. Et je pensais que la Confrérie du Soleil, le mouvement d’extrême droite anti-vampires dont l’influence ne cessait de croître de façon alarmante aux États-Unis, était une vaste fumisterie. Sa condamnation systématique de tout humain qui avait le moindre contact avec les vampires, voire qui avait le malheur de mettre les pieds dans un commerce qui leur appartenait, frisait le ridicule.

Pendant que McKenna, qui était revenue de la poste entre-temps, portait mes sacs dans ma voiture, Nikkie a réglé la question de ma note avec le secrétaire d’Éric, Bobby Burnham. Elle avait l’air contente quand elle a raccroché.

— Est-ce que j’ai explosé le budget ?

J’étais curieuse de savoir combien Éric était prêt à investir dans ma petite personne.

— Même pas écorné. Tu veux allonger l’addition ?

Mais la fièvre était tombée.

— Non. J’ai ce qu’il me faut.

J’ai été prise d’une furieuse envie de lui dire de tout remballer. Mais ç’aurait été trop mesquin de lui jouer un tour pareil.

— Merci de tes conseils, Nikkie.

— Tout le plaisir était pour moi.

Son sourire était un peu plus chaleureux, plus sincère aussi. Nikkie avait toujours été une femme d’argent, et elle n’avait jamais réussi à rester fâchée avec moi très longtemps.

— Il faut que tu ailles au Monde de la Chaussure, à Clarice, pour trouver des sandales assorties à ta robe du soir. Ils font des soldes, en ce moment.

J’ai pris mon courage à deux mains. Maintenant que j’étais lancée, je n’allais pas m’arrêter en si bon chemin. Prochain arrêt : le Monde de la Chaussure.

 

Il ne restait plus qu’une semaine avant mon départ. Je n’ai pas vu la soirée de boulot passer, tellement j’étais excitée à cette idée. Et la pression ne faisait que monter. Je n’étais jamais allée aussi loin – Rhodes se trouvait tout là-haut, à côté de Chicago. À vrai dire, je n’avais même jamais franchi la ligne Mason-Dixon, la fameuse ligne de démarcation entre le Nord et le Sud. Et je n’avais pris l’avion qu’une fois. Et encore, pour un saut de puce de Shreveport à Dallas. J’allais avoir besoin d’une valise, le modèle à roulettes. En fait, j’allais avoir besoin de... plein de trucs. Je faisais déjà une liste mentalement. Il y avait des sèche-cheveux, dans certains hôtels. Est-ce que ce serait le cas, à La Pyramide de Gizeh ? La Pyramide était l’un des établissements les plus réputés, parmi ceux qui privilégiaient la « clientèle des immortels », établissements qui avaient poussé comme des champignons dans toutes les grandes villes d’Amérique, ces derniers temps.

J’avais déjà réglé avec mon patron le problème de ma semaine de congé. Il ne me restait donc plus qu’à lui annoncer la date de mon départ. Sam était assis derrière son bureau quand j’ai frappé à sa porte – enfin, façon de parler, vu qu’il la laisse toujours ouverte. Il a levé les yeux de sa pile de factures, ravi d’être interrompu. Lorsqu’il fait les comptes, Sam a tendance à s’arracher les cheveux, au sens propre comme au figuré. Résultat : quand je suis arrivée, avec sa crinière d’un blond cuivré en pétard, il avait tout l’air du type qui vient de mettre deux doigts dans la prise. Sam aurait largement préféré s’occuper du bar plutôt que de la compta. Mais il s’était fait remplacer pour la soirée afin de mettre les comptes à jour, justement.

— Entre, Sookie. Comment ça se passe, de l’autre côté ?

— On ne chôme pas. Je n’ai pas plus de deux secondes, mais je voulais te dire que je pars jeudi prochain.

Sam a ébauché un sourire, qui a vite tourné à la grimace.

— Tu es vraiment obligée d’y aller ?

— Hé ! On a déjà discuté de ça.

Si ça sonnait comme un avertissement, ça tombait bien : c’en était un.

Il s’est aussitôt rattrapé.

— Eh bien, tu vas me manquer. Et puis, je vais un peu m’inquiéter aussi. Toi et tous ces vampires...

— Mais il y aura d’autres humains là-bas, comme moi.

— Non, Sookie, pas comme toi. Il y aura des mordus, des fanatiques complètement accros aux vampires et à tout ce qui touche à leur univers, ou des chercheurs d’os, de ceux qui espèrent s’en mettre plein les poches sur le dos des déterrés. Ces gens-là ne sont pas très sains, et aucun n’a une très longue espérance de vie devant lui.

— Sam, il y a encore deux ans, je n’avais pas la moindre idée de ce à quoi ressemblait véritablement le monde autour de moi. Je ne savais pas ce que tu étais vraiment. Je ne savais pas que les vampires étaient aussi différents les uns des autres que les humains. Je ne savais pas que les fées existaient. Je n’aurais même jamais pu imaginer une chose pareille, ai-je soupiré en secouant la tête. Dans quel monde vit-on, Sam ! Un monde merveilleux et terrifiant. Jamais je n’aurais cru réussir un jour à me construire une vie, toute seule comme une grande. Et pourtant, maintenant, c’est bel et bien ce que je fais.

— Ce n’est pas moi qui vais te reprocher de vouloir te faire ta place au soleil, Sookie.

Sam souriait, mais l’ambiguïté de sa formule ne m’a pas échappé.

Pam a débarqué à Bon Temps, ce soir-là. Air blasé, allure décontractée, la filleule d’Éric portait un ensemble pantalon en jersey vert Nil gansé de marine et... des mocassins à pompon bleu marine. Sans blague ! Je ne savais même pas que ça se vendait encore. Le cuir brillait comme un sou neuf. Elle a attiré tous les regards en entrant – admiratifs, pour la plupart. Elle s’est assise du bout des fesses dans le secteur que je servais et a patiemment attendu, les mains croisées sur la table. Comme elle s’était mise « en veille » – un état un peu particulier qui a de quoi déstabiliser, quand on n’est pas prévenu, je le reconnais : yeux ouverts mais regard éteint, corps parfaitement immobile, visage inexpressif –, j’ai pris le temps de servir quelques clients avant de m’occuper d’elle. Je me doutais de la raison pour laquelle elle était venue, et je n’étais pas pressée de voir mes soupçons confirmés.

— Qu’est-ce que je te sers, Pam ?

— Que se passe-t-il avec le tigre, exactement ?

Aussi directe qu’un égorgeur : droit à la jugulaire.

— Je sors avec Quinn maintenant, lui ai-je répondu avec la même franchise. On ne passe pas beaucoup de temps ensemble à cause de son job, mais on compte bien se voir à Rhodes.

Quinn avait été engagé pour organiser la plupart des événements et des cérémonies rituelles du sommet. Il serait sans doute très occupé, mais je pourrais toujours le croiser entre deux portes. Je m’en faisais déjà une fête.

— On doit passer un mois ensemble après le sommet, ai-je cru bon d’ajouter.

Oh, oh ! Peut-être que j’aurais dû garder pour moi cette information. Pam a secoué la tête.

— Sookie, je ne sais pas à quoi vous jouez, Éric et toi, mais ce n’est pas bon pour nous.

— Mais je ne joue à rien ! Rien du tout !

— Toi, peut-être pas. Mais lui, si. Il n’est plus le même depuis qu’il a séjourné chez toi.

— Je ne vois pas ce que je peux y changer.

— Moi non plus. Mais j’espère qu’il va réussir à régler le problème, parce que ça commence à bien faire. Éric n’aime pas les dilemmes, et il n’aime pas se sentir lié. Je me demande bien où est passé le vampire insouciant qu’il était.

J’ai haussé les épaules.

— Pam, on ne peut pas être plus clair que je l’ai été avec lui. Peut-être qu’il y a autre chose qui le préoccupe. Tu exagères l’importance que je peux avoir pour lui. S’il éprouvait un amour éternel pour moi, je serais la première à le savoir, non ? Or, il ne me manifeste guère d’affection. Je ne le vois jamais. Et il est au courant, pour Quinn.

— Il a forcé Bill à avouer, non ?

— Eh bien... Il était là, oui, ai-je reconnu d’un ton incertain.

— Penses-tu vraiment que Bill t’aurait fait une telle confession, si Éric ne l’y avait pas obligé ?

J’avais tout fait pour oublier cette maudite nuit. Mais, au fond de moi, je m’étais bien dit que Bill n’avait pas choisi ce moment pour passer aux aveux par hasard. Je n’avais tout simplement pas voulu y réfléchir.

— Pourquoi Éric s’intéresserait-il aux ordres que Bill avait reçus et plus encore aux conséquences que cela pouvait avoir pour une vulgaire humaine – au point même de le contraindre à les révéler à l’humaine en question –, à moins d’éprouver pour cette dernière des sentiments tout à fait incompréhensibles et pour le moins indécents ?

Sacrée Pam ! Le fait est que je n’avais jamais vu les choses sous cet angle. La révélation de Bill m’avait tellement blessée – la reine l’avait envoyé à Bon Temps pour me séduire (si besoin était) afin de gagner ma confiance – qu’à aucun moment je n’avais réfléchi aux motivations d’Éric. Effectivement, pourquoi avoir poussé Bill à me dévoiler le piège dans lequel j’étais si naïvement tombée ?

— Je ne sais pas, Pam. Écoute, je suis là pour bosser et tu es censée consommer. J’ai d’autres clients qui m’attendent.

— O négatif, alors. Pursang.

Je me suis empressée de sortir une bouteille du réfrigérateur et je l’ai mise aux micro-ondes, puis je l’ai bien secouée pour homogénéiser le contenu. Ça faisait un truc gluant sur la paroi et ça n’avait franchement rien d’appétissant, mais ça ressemblait à du sang et ça en avait le goût. J’en avais versé quelques gouttes dans un verre, un jour, chez Bill, histoire de me faire une idée. Pour autant que je puisse en juger, il n’y avait aucune différence entre le sang de synthèse et le vrai. Bill l’avait toujours apprécié, en tout cas. Quoiqu’il m’ait fait remarquer, plus d’une fois, que ce n’était pas tant la saveur qui comptait que ce qu’on éprouvait en enfonçant ses crocs dans la chair, en sentant la vie palpiter sous la peau... Voilà ce qui faisait le bonheur d’un vampire, et descendre une bouteille de Pursang n’avait rien de comparable.

J’ai posé la bouteille et un verre ballon sur la table de Pam, avec un sous-bock, naturellement.

— Sookie ?

Tiens ! Amélia était de sortie. Ma colocataire venait souvent au bar, mais j’ai été surprise de l’y voir, ce soir-là.

— Quoi de neuf ?

— Euh... salut ! a lancé Amélia en se tournant vers la vampire.

J’ai détaillé sa tenue – pantalon kaki à pinces, polo blanc et tennis assorties –, puis j’ai regardé Pam. Je ne l’avais jamais vue ouvrir des yeux pareils.

— C’est ma colocataire, Pam, Amélia Broadway. Amélia, je te présente Pam. Pam la vampire.

— Enchantée, a soufflé Pam.

— Hé ! Joli, l’ensemble ! l’a complimentée ma coloc.

Difficile de faire plus direct qu’Amélia.

— Vous n’êtes pas mal non plus, lui a répondu Pam, manifestement flattée.

— Vous êtes du coin ?

— Je suis le bras droit d’Éric. Vous connaissez Éric Nordman ?

— Bien sûr. Le beau blond torride de Shreveport ?

Pam a souri. Ses canines pointaient. Hé, une minute...

Un seul coup d’œil de l’une à l’autre m’a suffi. Ça alors !

— Vous aimeriez peut-être venir voir le bar, un soir ? lui a proposé Pam.

— Pourquoi pas ?

Polie, mais sans plus. Amélia avait décidé de faire la difficile. Oh ! Elle tiendrait bien dix minutes, telle que je la connaissais. Je les ai abandonnées pour aller servir un client qui me faisait signe à une autre table. Du coin de l’œil, j’ai vu Amélia s’asseoir avec Pam et papoter quelques minutes, avant d’aller m’attendre au comptoir.

— Qu’est-ce que tu viens faire ici exactement ? lui ai-je lancé, un peu trop brutalement peut-être.

Cela m’a valu un froncement de sourcils réprobateur. Je ne me suis pas excusée pour autant.

— Je voulais juste t’avertir que tu avais eu un coup de fil.

— De ?

— De Quinn.

J’ai senti un grand sourire illuminer mon visage – un vrai sourire, celui-là, pas mon sourire commercial que j’affiche au boulot.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Qu’il te verrait à Rhodes. Que tu lui manquais déjà.

— Merci, Amélia. Mais tu aurais pu me téléphoner pour me prévenir, ou attendre que je sois rentrée.

— Je m’ennuyais un peu.

Tôt ou tard, ça devait arriver. Amélia avait besoin d’un travail, et d’un travail à temps plein. Sa ville et ses amis lui manquaient, forcément. Même si elle avait quitté La Nouvelle-Orléans avant Katrina, depuis que le cyclone avait dévasté la ville, elle ne cessait d’y penser. Et puis, la sorcellerie aussi lui manquait. J’avais espéré qu’elle se lierait avec Holly – une autre serveuse de Chez Merlotte et une Wiccan convaincue. Je les avais présentées l’une à l’autre, mais après trois ou quatre discussions avec elle, Amélia m’avait dit d’un air morne que Holly et elle n’étaient pas du tout le même genre de sorcière. Elle était, quant à elle, «une vraie sorcière », alors que Holly n’était «qu’une Wiccan ». Amélia éprouvait un mépris à peine voilé pour les Wiccans et leurs croyances. À une ou deux reprises, elle avait participé à une réunion du groupe auquel appartenait Holly, en partie pour ne pas perdre la main, et en partie parce qu’elle avait désespérément besoin de fréquenter d’autres praticiens.

Mais, dans le même temps, ma chère coloc était terrorisée à l’idée que les sorciers de La Nouvelle-Orléans puissent la retrouver et, donc, lui faire payer le prix fort pour avoir changé Bob en chat. Et pour ajouter encore une couche à ce mille-feuille émotionnel, depuis Katrina, Amélia craignait pour la vie de ses anciens confrères. Mais elle ne pouvait enquêter sur leur compte sans risquer d’être découverte.

Malgré tout, je savais bien qu’un jour viendrait (plutôt une nuit, en l’occurrence) où elle ne supporterait plus de rester enfermée chez moi avec son chat.

J’ai essayé de ne pas trop faire la grimace en la voyant rejoindre Pam. Après tout, Amélia était assez grande pour savoir ce qu’elle avait à faire. Tout en me remettant à bosser, j’ai repensé au coup de fil de Quinn. J’ai regretté de ne pas avoir mon nouveau téléphone portable sur moi (grâce au petit loyer que me versait Amélia, j’avais enfin pu m’en offrir un). Mais ce n’était pas une bonne idée de le trimballer au boulot. Et puis, Quinn devait se douter que je ne l’avais pas emporté et que, de toute façon, à moins d’être disponible pour lui répondre, je l’aurais coupé. Si seulement il avait pu m’attendre à la maison !

J’aurais bien voulu me laisser griser, m’abandonner à cette excitation propre à toute nouvelle relation. Mais je me suis dit qu’il était temps de revenir sur terre et de me colleter un peu avec la dure réalité. Je me suis donc concentrée sur mon service, souriant et bavardant aimablement, comme j’étais censée le faire. J’ai renouvelé la commande de Pam une ou deux fois, mais, en dehors de ça, je l’ai laissée à son tête-à-tête avec Amélia.

Enfin, l’heure de la fermeture est arrivée, et le bar s’est vidé. J’ai exécuté mes corvées habituelles, comme les autres serveuses. Après m’être assuré que salières, poivrières et distributeurs de serviettes en papier étaient pleins et prêts pour le lendemain, j’ai emprunté le petit couloir qui menait à la réserve pour aller mettre mon tablier dans le grand panier à linge sale. Après nous avoir entendues nous plaindre pendant des années de l’absence de miroir pour le personnel, Sam avait fini par craquer. J’ai surpris mon reflet, comme pétrifié, dans la glace. Je me suis secouée et j’ai dénoué mon tablier. Arlène était en train de crêper sa choucroute flamboyante. Arlène et moi n’étions plus très copines, ces derniers temps. Elle s’était laissé embrigader par la Confrérie du Soleil. Bien que se présentant comme une organisation à but purement informatif censée dévoiler « la vérité sur les vampires », la Confrérie comptait, dans ses rangs, une foule de gens pour lesquels les vampires étaient le mal incarné et devaient être éliminés par tous les moyens – violents, de préférence. Les plus radicaux du lot passaient leur colère et leur peur sur les humains qui fréquentaient les vampires.

Les humains comme moi.

Arlène a essayé de croiser mon regard dans la glace. Sans résultat.

— Cette vampire qui était au bar, c’est une de tes... copines ?

Je n’ai pas aimé le ton qu’elle a pris pour dire ça.

— Oui.

Pam aurait-elle été ma pire ennemie que j’aurais encore prétendu le contraire. La Confrérie du Soleil – et tout ce qui s’y rapportait – me filait des boutons (et les jetons, pour ne rien vous cacher).

— Tu devrais éviter les morts et t’investir davantage auprès des vivants, m’a-t-elle alors assené.

Sa bouche n’était plus qu’un trait, et ses yeux lourdement fardés deux fentes brûlantes. Arlène n’avait jamais été fichue de pondre un seul truc un tant soit peu réfléchi par elle-même. J’étais à la fois stupéfaite et atterrée de voir à quelle vitesse elle s’était laissé contaminer par la propagande de tous ces détraqués.

— Je suis avec des vivants quatre-vingt-quinze pour cent du temps, Arlène.

— Tu devrais arrondir à cent pour cent.

— Mais qu’est-ce que ça peut bien te faire, d’abord ?

Il ne fallait pas pousser non plus.

— Tu te coltines toutes ces heures sup parce que tu vas avec une bande de vamps à un genre de congrès, c’est ça, hein ?

— Je te le répète : qu’est-ce que ça peut bien te faire ?

— On a été amies un bail, Sookie, avant que ce Bill Compton mette les pieds au bar. Maintenant, t’es tout le temps fourrée avec des vamps et y a des gens bizarres chez toi.

— Je n’ai pas de comptes à te rendre.

C’est là que la corde a cassé. Je pouvais lire dans son esprit la satisfaction et la condescendance qu’elle éprouvait, l’arrogance de qui est persuadé de détenir la vérité. Ça m’a fait mal. Ça m’a écœurée. J’avais gardé ses mômes ; je l’avais consolée quand elle s’était fait larguer par toute une série de pauvres types ; j’avais rangé son mobile home, essayé de l’inciter à fréquenter des mecs bien, à ne pas se laisser marcher sur les pieds par des crétins. Et voilà qu’elle me regardait avec de grands yeux, surprise, oui, oui, surprise de me voir prendre le mors aux dents.

— Il faut vraiment que ta vie soit sacrément vide pour que tu aies besoin de la remplir avec les foutaises de la Confrérie, lui ai-je craché. Il n’y a qu’à voir les super jules que tu te dégottes pour te faire épouser.

Sur ces bonnes paroles, fort peu chrétiennes, il est vrai, j’ai tourné les talons. Une chance que j’aie déjà récupéré mon sac dans le bureau de Sam : j’aurais loupé ma sortie si j’avais dû revenir sur mes pas au moment de claquer la porte.

Et, tout à coup, Pam est apparue. Elle avait franchi la distance qui nous séparait à une telle vitesse que je ne l’avais même pas vue bouger. J’ai jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule. Défigurée par la colère et le chagrin, Arlène était restée scotchée au mur. Ma pique avait porté. Il faut dire qu’un des petits copains d’Arlène avait filé en emportant l’argenterie. Quant à ses maris... je ne saurais même pas par où commencer !

On était déjà dehors que je n’avais pas encore eu le temps de réagir à l’apparition de Pam à mes côtés.

— Je n’aurais pas dû dire ça, ai-je murmuré, tendue comme un arc, encore sous le choc de l’attaque d’Arlène et de ce que je lui avais rétorqué. OK, un de ses maris était un assassin. Mais ce n’était pas une raison pour être odieuse avec elle.

Seigneur ! Je croyais entendre ma grand-mère ! Ça m’a fait rire... jaune. Pam, qui est un peu plus petite que moi, a levé la tête pour me regarder d’un air perplexe, pendant que j’essayais de recouvrer mon sang-froid.

— C’est une catin, celle-là, a-t-elle soudain lâché.

J’ai sorti un Kleenex de mon sac pour me tamponner les yeux. Je pleure souvent quand je suis en colère. Je déteste ça. Les larmes sont toujours un signe de faiblesse, quel que soit le facteur déclencheur.

Pam m’a pris la main et a essuyé mes joues. Bon, le geste affectueux a été un peu gâché quand elle a léché son pouce. Mais c’est l’intention qui compte, non ?

— Je ne dirais pas ça d’elle, mais c’est vrai qu’elle pourrait faire plus attention aux mecs avec lesquels elle sort, ai-je admis.

— Pourquoi la défends-tu ?

— Par habitude. On est amies depuis des lustres.

— Qu’a-t-elle fait pour toi ? Comment t’a-t-elle prouvé son amitié ?

— Elle...

J’ai quand même été obligée de réfléchir.

— J’imagine que j’étais déjà contente de pouvoir dire que j’avais une amie. J’aime bien ses gosses, et je me suis un peu occupée d’eux. Quand elle ne pouvait pas venir bosser, je faisais ses heures, et lorsqu’elle travaillait à ma place, je rangeais son mobile home en échange. Elle est venue me voir quand j’étais malade, et elle m’a apporté à manger. Et, surtout, elle ne m’a jamais reproché ma différence.

— Elle s’est servie de toi, et tu lui en es reconnaissante ?

Avec son visage impassible de vampire, je ne pouvais rien déceler de ce que Pam ressentait.

— Son affection pour moi était sincère, ai-je insisté. On a vraiment partagé de bons moments ensemble.

— Elle est du genre partisan du moindre effort. Et cela s’étend à tous les domaines, y compris l’amitié. Si la relation est simple, elle sera facilement ton amie. Mais si le vent tourne, elle tournera avec lui. Et je pense que pour toi, le vent souffle dans la mauvaise direction. Elle a trouvé une nouvelle manière de faire son intéressante : en haïssant les autres.

— Pam !

— Ce n’est pas vrai, peut-être ? J’ai eu des années pour observer les humains : je les connais.

— Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire.

— Avoue plutôt qu’il est certaines vérités que tu préférerais que je ne dise pas.

— Eh bien... oui, c’est vrai.

— Bon, alors, je vais te laisser là et rentrer à Shreveport.

Et elle m’a tourné le dos pour se diriger vers sa voiture.

— Pam ?

Elle s’est retournée.

— Oui ?

— Pourquoi es-tu venue ce soir ? Bizarrement, elle a souri.

— Tu veux dire, à part pour te questionner sur tes relations avec mon parrain et pour avoir le plaisir de rencontrer ta délicieuse colocataire ?

— Ah ! Euh... oui, oui. À part ça.

— Je suis venue te parler de Bill.

La conspiration
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